KARNAK


Que le soir vous accueille et vous apaise, voyageurs de la Haute Egypte. Vous n’irez jamais plus loin parce que vous êtes arrivés. Vous êtes ici au commencement des temps.
C’est ici que fut pensée et comme vécue la grande semaine de la création du monde et les terres démêlées des eaux. Vous êtes arrivés à la maison du Père.
Mais dans cette maison du Père, chaque pharaon s’est considéré comme un fils et a voulu laisser sa marque. Chacun a ajouté, surajouté, débordé, dépassé, et cela, pendant vingt siècles consécutifs, si bien qu’on aboutit à ce labyrinthe fabuleux de façades et de passages, d’esplanades et de corridors, de perspectives et de détours où seuls avaient accès les prêtres et Pharaon.


Mais l’égyptien est à l’aise dans les circonvolutions divines. Il se plaît à la science de l’au-delà. Il aime les sorties latérales, les portes secrètes, les escaliers dérobés, l’obscurité phosphorescente des tombeaux. Les guides de voyage qui accompagnent la momie s’appellent volontiers Livre des Morts, Livre des Portes, Livre des Cavernes, Livre de la Nuit. Ce sont les seuls livres où l’on tentât jamais de dresser les cartes de l’autre monde.

Le seuil solennel que vous venez de franchir était interdit au commun des mortels. La Cité de Dieu était une forteresse où toute une garnison mystérieuse de desservants veillait sur la grande machinerie divine, les levers de soleil, les éclipses de lune, les anneaux des dynasties, les barques de la nuit, les baumes de l’immortalité.

Le Père ressemble à un vieux berger. Sa main droite tient un bâton qui tâtonne dans la poussière des étoiles. Sa main gauche caresse un farouche bélier qui l’accompagne pas à pas. C’est le Dieu du premier jour. Celui qu’on appelle AMON. Et quand on prononce son nom, les prêtres courbent la tête, les simples mortels se prosternent.
Parfois le bélier et le Dieu se confondent, et l’on voit marcher en tête du troupeau un sphinx au front crépu comme celui que la statuaire a multiplié ici pour monter la garde sur le parvis de Karnak.

Écoutez-moi maintenant, Moi qui ne suis que l’arpenteur des ruines. J’ai mesuré dans tous les sens les allées démantelées, les esplanades bousculées, les terrasses et les sanctuaires. J’ai retrouvé le niveau des plus vieilles crues du Nil inscrites sur des graduations auxquelles on n’a pas su donner d’autre nom que nilomètre. Ces massifs d’architecture symétrique qui encadrent les perrons masquant les temples intérieurs, les premiers voyageurs leur ont donné le nom de pylône. C’est un nom qui essaie de dire : piliers à l’échelle gigantesque. La plupart des pylônes sont creux et parcourus d’escaliers intérieurs qui permettaient d’accéder au rempart du ciel. Les pylônes comportent encore des alvéoles extérieures où l’on fixait, avec des griffes de bronze, les mâts de fête où flottaient les oriflammes. Et maintenant, n’essayez pas de dénombrer les colonnes, les colosses, les sphinx, les temples, les obélisques ou les chapiteaux. Plutôt, essayez d’entendre à chaque pas à travers ce chantier qui a duré vingt siècles la réponse murmurée du dieu omniprésent.

Celui qu’on appelle AMON, c’est ici à Karnak qu’il s’est assis sur un tertre et qu’il a pensé le monde pendant que l’inondation de juillet déferlait. Car cette terre de Haute Égypte où se dresse le plus grandiose ensemble architectural du monde, cette terre est réputée la première à avoir émergé des eaux originelles et c’est sur cette terre, où s’abattaient les vols de canards sauvages, qui surnageait seule au-dessus de l’inondation, que les hommes ont élevé la cité de dieu à la gloire de sa création.

 


Au temps de la splendeur, on n’accédait à cette citadelle que par un canal royal et une allée hiératique. Pharaon, venu sur sa nef de gloire, pouvait y accoster, accueilli sur le quai de Dieu à l’ombre des sycomores par le pontife et son innombrable clergé aux éventails de plumes.
Ne soyez pas écrasés par la démesure de ces ruines, la citadelle qui se dressait ici ne fut jamais conçue à l’échelle des hommes mais à la grandeur d’un dieu d’où tout découlait : la sécheresse et l’inondation, les greniers et les pestes, le songe et le pouvoir, la mort et la survie.
Champollion lui-même, qui avait réussi à réveiller après un long sommeil de Belle au Bois Dormant la basse-cour caquetante et gazouillante des hiéroglyphes, Champollion lui-même, quand il vint voir sur place, se sentit misérable. Ecoutez-le :
« A Karnak apparaît toute la magnificence pharaonique, tout ce que les hommes ont imaginé et exécuté de plus grand, aucun peuple ancien n’a conçu l’Art de l’architecture sur une échelle aussi sublime, aussi large et aussi grandiose que les dieux égyptiens. Ils concevaient un homme de cent pieds de haut. Et si jamais l’un d’entre vous ce soir prononçait tout haut la question que vous vous posez tous tout bas : AMON, qui es-tu ? Alors la réponse fuserait à la fois des murailles, des linteaux, des socles, des chambres secrètes, des éboulis amoncelés car partout la réponse est gravée sous mille hiéroglyphes divers :
- Je suis le Père des Pères, la Mère des Mères et le Taureau des Sept Vaches Célestes.
- J’ai commencé à parler au milieu du silence.
- J’ai fait en sorte que tous les hommes disposent d’un chemin sur lequel marcher.
- J’ai ouvert tous les yeux afin qu’ils puissent voir.
- Mon œil droit est le jour, mon œil gauche est la nuit, et le Nil prend son élan sous mes sandales. »

AMON a tenu cette place forte depuis la XII° dynastie avec une seule éclipse, le temps d’un pharaon contestataire, le temps d’un pharaon poète, le temps que Akhenaton invente l’humanisme, le temps de ses amours avec l’humaine, trop humaine, Néfertiti dont la beauté nous hante encore.

AMON, père de toute chose, avait pour épouse la déesse Mout qui se tenait assise un peu en dessous de lui avec sur la tête sa coiffure royale de plumes de vautour, et auprès du Père et de la Mère, debout se tenait le fils Khonsou, raide comme une momie avec un croissant de lune piqué sur sa tête oblongue. Ils constituaient la triade de Karnak, la sainte famille pour laquelle pendant deux mille ans, sans discontinuer, on construisit ici d’inextricables fortifications.

Et moi, Séthi, j’ai édifié ici, en bordure de l’allée, le reposoir des barques divines formé de trois chapelles accolées. La chapelle de la barque d’AMON se trouve au centre, celle de Khonsou à l’Est, celle de Mout à l’Ouest. Je pense que cet édifice est digne de la gloire d’AMON et qu’il témoignera longtemps de la gloire de Séthi.

Les hommes croient toujours qu’ils jouent le dernier acte de leur vieille histoire. Chaque pharaon pensait parachever la cité de Dieu mais un nouveau pharaon survenait qui rejetait dans l’ombre la gloire du précédent.

Et moi, Ramsès III, j’ai pensé qu’il fallait plus qu’un reposoir pour les barques de la triade, alors, à mi-chemin du sanctuaire et du fleuve, j’ai conçu cet édifice comme un véritable temple avec pylône précédé de colosses, cour péristyle, salle hypostyle et sanctuaire. C’est ici que désormais font halte les quarante prêtres au crâne rasé qui portent en huit files de cinq, l’arche de Dieu sur le chemin de l’embarcadère quand vient le temps de sa croisière vers Louxor à l’occasion de la fête d’Opet sur les hautes eaux. Et mon temple dira aussi que j’ai vaincu les peuplades d’Asie et d’Afrique.

Un  jour pourtant, même le temple de Ramsès III ne fut plus qu’un édifice d’angle dans un coin de la vaste cour où nous sommes ce soir. Les pharaons passaient, le nouvel an revenait à la mi-juillet avec l’imperturbable montée des eaux, et au second mois de l’inondation, la belle fête d’Opet. Alors nous aurions vu défiler ici, comme chaque été, portées à bras d’hommes, les trois barques de la triade ; la barque d’AMON ornée à la proue et à la poupe de tête de bélier, la barque de son épouse Mout ornée de deux figures féminines aux larges colliers et la barque de leur fils Khonsou ornée de deux têtes de faucon surmontées du croissant lunaire car la barque, symbole de la marche du monde, est ici à la fois le piédestal de Dieu, le trône de pharaon et l’instrument des guerres et des chantiers. La civilisation qui a mis debout à Karnak les colonnes et les colosses est une civilisation fluviale. C’est en barque que l’on amenait ici le granit rose, la diorite et l’albâtre. Chaque flux déversant des tonnes de pierre brute qui allaient s’ordonner et prendre forme sur l’interminable chantier.

Il y a quelque chose de profondément émouvant à considérer ensemble l’inspiration liquide  frémissante des ouvriers de Karnak et la dureté du matériau dans lequel ils voulaient perpétuer l’inclinaison des roseaux ou l’aile lasse d’un cormoran.


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Source

Texte :

Son et lumière - Temples de Karnak (Partie 1), Gaston Bonheur (texte), Georges Delerue ‎(musique)– Thèbes aux

                                                                                                                                                                               cent portes, youtube.com

 

Photos (Jacques et Simon VONBANK) : 1973


Pour les passionnés :

Son et lumière - Temples de Karnak (Partie 2), d°

Son et lumière - Temples de Karnak (Partie 3), d°

Son et lumière - Temples de Karnak (Partie 4), d°

    

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Organisation Des Antiquités Egyptiennes ‎– 18-72145,
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Format : 2 × Vinyl, LP, French - Egypt - 1972



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