A 537 mètres d'altitude, Sbeïtla, bourg d'environ 4000 habitants aux maisons blanches, doit sa notoriété aux ruines toutes proches d'une cité antique dont il tire son nom : Sufetula. S'étendant de part et d'autre de la route de Kasserine, mais surtout du côté Nord, celles-ci occupent un vaste plateau herbeux, en pente douce, sur lequel les monuments de pierre ocre, en partie restaurés, s'embrasent dans les feux du couchant.


Sbeïtla (Sufetula) : Plan du site
Sbeïtla (Sufetula) : Plan du site

Dans l'état actuel des fouilles, on n'a rien trouvé d'antérieur à l'époque de Vespasien (empereur de 69 à 79 ap. J.-C.).

Des dolmens dans les environs montrent cependant qu'il y avait eu une présence humaine avant cette époque. Il semble en tout cas que la ville romaine de Sufetula ait été établie en même temps qu'Ammaedara, Cillium et Thelepte, dans une région pacifiée après la guerre contre le rebelle numide Tacfarinas, et colonisée systématiquement par les empereurs Flaviens, de 69 à 96 ap. J.-C. (Vespasien, Titus et Domitien).

L'époque sévérienne semble, comme partout, avoir été prospère (au début du III° siècle). La cité aurait connu une nouvelle extension au début du IV° siècle. Les trois facteurs favorables sont l'eau abondante, la situation à un carrefour routier et la culture de l'olivier.

La ville avait des évêques depuis le III° siècle, et aux IV° et V° siècles la secte donatiste et l'Eglise officielle (catholique) se partageait les églises. A la fin du VI° siècle, elle devient un des points majeurs du dispositif militaire byzantin.

 

La ville de Sufetula est un exemple, finalement assez rare en Afrique du Nord, de cité bâtie sur un plan régulier et visiblement conçue d'un seul jet. Les rues se coupent à angle droit suivant une orientation constante et délimitent des îlots allongés comme à Carthage, au lieu des carrés de Timgad. Ce plan date soit de la fondation, à la fin du I° siècle, soit du II° siècle.


L'arc de la Tétrarchie (23) ou de Dioclétien :

 

A l'entrée Est de Sufetula, il est situé sur la route d'Hadrumetum (Sousse) et Thysdrus (El Djem). Il s'inscrit dans un rectangle de 12,50 mètres sur 6,85 mètres.

 

La porte monumentale, de plus de 5,60 mètres d'ouverture, est encadrée de deux épais pieds-droits. Sur chaque face, un piédestal en saillie supporte deux pilastres précédés chacun d'une colonne corinthienne à fût lisse. Entre chaque groupe de colonnes, dans les pieds-droits, s'ouvre une niche à encadrement mouluré. Sur la colonnade repose un entablement très simple. L'arc est couronné enfin par un étage supérieur, un "attique", sur lequel des pilastres en forte saillie répondent aux colonnes.
L'inscription placée sur la face externe de l'arc apprend qu'il avait été dédié aux empereurs de la première tétrarchie vers les années 300.

Sbeïtla (Sufetula) : L'arc de la Tétrarchie ou de Dioclétien - En arrière-plan, les trois temples capitolins
[NB015-1981-18] Sbeïtla (Sufetula) : L'arc de la Tétrarchie ou de Dioclétien - En arrière-plan, les trois temples capitolins

Sbeïtla (Sufetula) : Plan du théâtre
Sbeïtla (Sufetula) : Plan du théâtre

Le théâtre (17) :

 

Il est de dimensions modestes (environ 59 mètres de large) et il est dans un état déplorable. Des colonnes ont été redressées après la fouille du mur de scène.


Le théâtre est adossé à la pente du plateau qui domine l'oued. C'est donc un théâtre non construit pour l'essentiel. On ne voit plus rien actuellement du mur extérieur semi-circulaire, les gradins ont disparu presque totalement, mais on reconnaît "l'orchestre", au bas des gradins, limité par un large emmarchement sur lequel on installait les sièges des notables, les deux accès latéraux à l'orchestre et les restes du bâtiment de scène.


Du côté de l'orchestre, la plate-forme (proscaenium) où prenaient place les acteurs est échancrée par une série de niches (deux en quart de cercle aux extrémités, deux rectangulaires et une semi-circulaire au centre). Il faut imaginer ce muret haut de 1,30 mètre, qui est limité aux extrémités par deux petits escaliers, avec son décor de sculptures.


Le fond de scène était constitué, comme par un décor fixe, d'un haut mur de maçonnerie alternant les saillies et les rentrants, précédé de plusieurs étages de colonnades.


Sbeïtla (Sufetula) : Plan des grands thermes
Sbeïtla (Sufetula) : Plan des grands thermes

 

Les grands thermes publics (16) :

 

ils couvrent une surface assez considérable. Son plan diffère des ensembles symétriques que l'on connaît dans d'autres villes d'Afrique : Carthage, Hippone, Timgad, Djemila, Cherchell, leptis Magna, ... .

 

C'est un plan assez irrégulier, sans axe principal, avec des pièces parfois posées en biais les unes par rapport aux autres. En outre, comme dans tous les bâtiments de bains, les réparations et les remaniements ont été nombreux au cours des siècles. Ils sont d'ailleurs attestés aussi par une inscription qui mentionne une réparation à la piscine des thermes d'hiver, sans doute au IV° siècle de notre ère.

 

Le monument est double. Il comprend un ensemble de salles froides, tièdes et chaudes au Sud-Est, qui seraient les thermes d'été malgré l'orientation au Sud, et un autre ensemble, avec des salles plus petites, au Nord-Ouest, qui correspondraient, d'après une inscription, aux thermes d'hiver.

Le grand frigidarium est long d'environ 45 mètres avec les piscines et large, en moyenne, de 12 mètres. Il se compose de deux salles à peu près carrées, séparées par un grand arc retombant sur des colonnes doubles et voûtées d'arêtes (colonnes aux angles pour porter la retombée des voûtes).


A l'extrémité de chacune des deux salles, une grande piscine carrée placée derrière un écran de colonnes servait aux bains froids. Le sol était dallé. La piscine Sud-Ouest (n), dans laquelle on descendait par deux marches, était alimentée par une fontaine au centre, à l'emplacement d'un dé de maçonnerie interrompant l'emmarchement. A l'autre extrémité, la piscine Nord-Est, légèrement plus petite, semble avoir été ajoutée ou modifiée, car elle est insérée dans un espace plus vaste qui n'était pas apparemment destiné à cet usage. Elle était peut-être couverte par une voûte légère dont les arêtes retombaient sur quatre colonnes d'angle.

 


Sbeïtla (Sufetula) : Ruines de la Basilique de Servus (Vue prise depuis la Porte d'Antonin le Pieux)
[NB009-1981-20] Sbeïtla (Sufetula) : Ruines de la Basilique de Servus (Vue prise depuis la Porte d'Antonin le Pieux)

 

 

 

La Basilique de Servus (14) :

 

 

 

L'église du prêtre Servus est située au Sud-Est du Forum, à quelque distance en avant de l'arc d'Antonin ; large de 28 mètres sur 33 de longueur, elle a cinq nefs et est flanquée d'un baptistère.

 


Elle fut élevée à l'emplacement d'un temple à cella encadrée de deux exèdres qui dateraient du III° après J.-C..

C'est ainsi que les cinq nefs furent élevées dans la cour du sanctuaire païen, le baptistère installé dans la cella et une chapelle annexe dans l'une des deux exèdres. L'église de Servus était peut-être la cathédrale de la communauté donatiste.

 

 


Sbeïtla (Sufetula) : Plan du forum et des temples capitolins
Sbeïtla (Sufetula) : Plan du forum et des temples capitolins

 

Le Forum et les Temples (12) :

 

L'enceinte :


Un mur entoure complètement la place (le forum ?). Le rectangle ainsi dessiné mesure 70 mètres par 67 mètres. Ce mur d'enceinte, relativement mince (50 centimètres), a été réparé dans l'Antiquité et encore récemment. C'est pourquoi on ne peut se faire une idée exacte de son état primitif qu'à certains endroits : immédiatement à droite et à gauche de l'arc d'Antonin et de part et d'autre des temples. Presque partout ailleurs les blocs disposés en assises régulières sans mortier font place à un chaos de pierres de toutes dimensions, placées sans aucun respect des règles (on voit souvent sur le côté le trou servant à soulever le bloc qui doit être normalement sur la face supérieure) et provenant d'endroits variés (on remarque beaucoup de morceaux inscrits appartenant à des frises de portiques). On constate que les ouvertures étaient très nombreuses dans ce mur. Sur la face Sud-Ouest, on en compte jusqu'à huit de dimensions variées. Il est évident que le mur d'enceinte a été reconstruit sommairement après une destruction presque complète et que la plupart des portes ont été bouchées volontairement.

La place et les portiques :

 

La place mesure 34,75 mètres par 37,20 mètres. Elle est en grande partie encore dallée de plaques de calcaire larges de 75 à 80 centimètres, sous lesquelles court un égout en diagonale.
Sur trois côtés, à un niveau supérieur de 45 centimètres, courent les colonnades qui supportaient la toiture des portiques. On compte 13 colonnes au Sud-Est et 15 sur les côtés. Quelques-unes ont été relevées. Les chapiteaux, dont il ne reste qu'un exemplaire, sont corinthiens. Au total, l'ordre (base, colonne et chapiteau) mesurait 5,50 mètres environ de hauteur.
La galerie couverte, large de 6 mètres en moyenne, qui borde la place, desservait une série de petites salles profondes de 4 à 5 mètres dont on ne voit pas la destination exacte : boutiques, salles de réunion, chapelles ?

La Porte dédiée à Antonin le Pieux :

 

On accède par une porte monumentale à la place qui doit être le forum de la ville bien qu'aucune inscription ne la désigne comme tel. Cette porte est la seule partie datée (139 ap. J.-C.), parce qu'on déchiffre au sommet une dédicace - très usée actuellement - à l'empereur romain Antonin le Pieux et à ses deux fils adoptifs (Marcus Aelius Aurelius Verus et Lucius Aelius Aurelius Commodus).


La porte est précédée de trois marches. Ses trois ouvertures étaient clôturables par des vantaux puisque l'emplacement des gonds est visible.
La porte a l'apparence extérieure d'un arc dit de triomphe mais contrairement à lui, elle n'avait qu'une face visible : sur l'autre face on peut voir des trous laissés par les solives d'un plancher ou d'une toiture qui s'appuyait contre la paroi.


Le décor de cet arc à trois baies est classique en Afrique à cette époque.
Les deux pieds-droits de la porte principale, dans lesquels sont percées les baies latérales, sont ornés de deux colonnes engagées reposant sur un haut piédestal mouluré. Les bases et les chapiteaux appartiennent à l'ordre "corinthien" (c'est à dire que le chapiteau est décoré de feuilles d'acanthe). On remarquera la façon dont sont faites les colonnes engagées : les fûts sont constitués alternativement de sections courtes solidaires du mur et de sections longues appliquées contre le mur. L'ensemble du fût est simplement "épannelé" (c'est à dire qu'on lui a donné seulement de façon approximative sa forme définitive). La finition qui devait être faite après la mise en place n'a jamais été réalisée.
Au-dessus des baies latérales, entre les colonnes, deux niches peu profondes encadrées de moulures devaient être garnies de sculptures, statues en relief plat ou bas-reliefs.
Au-dessus des colonnes, l'entablement classique (architrave à trois bandeaux séparés par un décor, frise sans ornementation, corniche en fort relief) présente en plan trois décrochements : l'un couvrant toute la baie centrale, les autres au-dessus des deux colonnes d'angle.
Un étage supérieur ("attique") où se trouvait l'inscription n'est que partiellement conservé.

Les trois temples :

 

Les trois temples situés au fond de la place forment à eux trois le Capitole (temple dédié à Jupiter, Junon, Minerve) qui constitue le centre religieux de la cité où chaque cella ou chambre d'une divinité serait remplacée par un temple isolé. Ce type d'implantation ne se retrouve qu'au Capitole de Belo en Andalousie. Ici l'interprétation traditionnelle reste encore quelque peu hypothétique, car on n'a trouvé jusqu'à présent ni inscription ni statue de culte permettant d'attribuer à un dieu précis l'un des temples.

Les trois temples sont construits sur une plate-forme élevée (podium) dont l'intérieur était vide et partiellement accessible par des ouvertures latérales. Séparés à la base par des couloirs débouchant vers l'extérieur du forum, les temples étaient réunis à l'étage par une plate-forme unique précédant les trois bâtiments : des arcs de pierre qui servaient de chainage à une voûte en maçonnerie (sur tubes de terre cuite) supportant cette plate-forme sont encore en place. Aussi a-t-on prévu de desservir le temple central, non par un escalier monumental comme il est d'usage, mais par les escaliers des temples latéraux. La plate-forme dominait donc directement la place au centre et pouvait servir de tribune.

 

Les temples "tétrastyle", c'est à dire précédé d'un portique de quatre colonnes supportant un fronton, et "pseudo-périptère", c'est à dire entourées d'une fausse colonnade, ne sont pas de même taille et de même type même s'ils ont été visiblement construits ensemble.


On peut admirer devant le temple central un chapiteau entier et quelques morceaux des autres (de grandes tailles, ils sont faits en deux moitiés). En outre le temple central est encadré de colonnes engagées dans le mur tandis que les côtés et l'arrière des deux temples latéraux sont simplement ornés de pilastres appliqués.


Porte d'Antonin - Forum et Temples capitolins - Basilique de Vitalis


Sbeïtla (Sufetula) : Baptistère de la Basilique de Vitalis
[NB009-1981-33] Sbeïtla (Sufetula) : Baptistère de la Basilique de Vitalis

Basilique de Vitalis (8) :

 

Le baptistère de la basilique de Vitalis est, à quelques détails près, une copie exacte du baptistère de la chapelle de Jucundus située à proximité. Les quatre colonnes d'angle supportaient une voûte d'arêtes. La cuve baptismale, trouvée intacte en 1913, a une forme assez particulière représentée seulement à Sufetula : deux escaliers la prolongent et lui donne un plan ovoïde, mais un demi-rond faisant saillie vers l'intérieur d'un côté et, de l'autre côté, une banquette surmontée d'un autre demi-rond, viennent compliquer la forme. Elle est richement décorée : croix au fond et sur les côtés, fleurons sur les parois verticales. Sur le rebord, garni d'une guirlande de lauriers, on lisait l'inscription rappelant que la cuve avait été offerte à la suite d'un vœu par Vitalis et Cardela.

Inscription : "Vitalis et Cardela votum s(olveru)nt" - Traduction : Vitalis et Cardela ont accompli leur voeu.


Temple anonyme (4) : Ruines imposantes d'une cella seule.

Sbeïtla (Sufetula) : Au premier plan, ruines d'un temple anonyme et de l'édifice des saisons - En arrière-plan, le revers des trois temples capitolins
[NB015-1981-33] Sbeïtla (Sufetula) : Au premier plan, ruines d'un temple anonyme et de l'édifice des saisons - En arrière-plan, le revers des trois temples capitolins

Sbeïtla (Sufetula) : Edifice des saisons
[NB015-1981-34] Sbeïtla (Sufetula) : Edifice des saisons

Edifice des saisons (5) :

Le bâtiment appelé "Edifice des saisons" est très dégradé, ses pièces sont confuses. La partie noble de la demeure se compose d'un vaste salon, large de près de 9 mètres, auquel on accède par un grand porche. La partie carrée du salon était pavée d'une mosaïque ornée de quatre panneaux à thème marin. Son abside, légèrement surélevée, a été ajoutée au IV° siècle. Son pavement était décoré d'un motif d'imbrications, aujourd'hui disparu, sauf à l'entrée où une bande présentait les figures symboliques des saisons ainsi qu'un portrait. Cette mosaïque est maintenant au musée du Bardo à Tunis.


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Sources

Texte :

 Maurice Besnier, Journal des savants, Tome 12 - N° 5 - pp. 211-225, 1914 (> p.p 223-225)

 

Textes/Plans :

"Tunisie", Les Guides bleus, Hachette, 1977

Noël Duval et François Baratte, Les Ruines de Sufetula, Plan de Saladin et Merlin, STD Tunis, 1973

 

Plans :

Frank Sear, Roman theatres - An Architectural Study, Oxford University Press, 2006

Site archéologique de Sbeïtla, wikipedia.org

 

Photos : 1981